ce que vos yeux vairons

« Et au milieu coule une rivière »

Mes bien très chers,
Il y a d’abord, translucides, rondes et grises comme des tranches de radis, les écailles-daikon vernissées du poisson, et je regarde filer ces lances argentées, je ne pêche pas…
A bientôt.
Votre A.K.

Temps de pause

Jpeg

Forêt Noire, zone blanche

Transhumance

Quand je vous lis.
Et qu’un mot, plus haut qu’un autre, presque en relief, qui percerait presque le papier, de ces rondes-bosses qui accrochent le regard, « Je l’ai déjà vu quelque part », un mot, comme, aile, metar, crosse de fougère, un mot-battant-de-cloche, que je retrouve là, en votre enclos, échappé de mon bestiaire.
L’inverse.

Dazibao

Moitié-moitié, moitié, à l’intersection de trois ensembles, la forme du triangle, chaque coin, une frontière, et en ces trois points, non répertoriée, ni rectangle, ni isocèle, qui je suis, identique, et diffractée, la fraction, le tiers d’une fleur fanée de pissenlit.
Je suis du pays de.
Ne cherchez pas.
Tous, petits singletons, une rue, qui se perd, dans l’estuaire de l’étang, et ici, moins qu’une rue, un chemin, qui incise à peine la forêt.
Mes pays sont tout petits, quelques visages, des maisons, avec leurs arbres, leurs bouts de ciel, juste assez grands, pour en revenir, à temps, l’heure venue, « On mange, Mahlzeit » et tutti quanti, aurait dit ma grand-mère, qui était plus encore de partout, que je ne le suis.
Je suis de ma langue, velours-crochet, qui accroche tout ce qui traîne, de l’allemand, du français, du macaroni, et des terres qui vont avec.
Portrait avec ombres, chinese theater, guel, nit, sfumato.

Intérieur, jardin

Les bonbonnes, tressées d’osier, l’osier est tombé depuis longtemps, laissant, nues, les grosses ampoules de verre.
Sur l’une, un bouchon de liège, et un tampon de gaze, qui ne sent plus rien, il en va ainsi des gens, ils s’éventent, la substance du souvenir, qui s’effrite comme un parchemin antique, le rouleau d’une histoire, oublié au fond d’une jarre, au fond d’une grotte, il reste les vivants, au fond d’eux, ressacs d’une mer, morte, ou à peine vive et obscure, la mémoire.

Es war einmal, brennend

Ça commençait en septembre, le rituel.
Pépé sort la brouette, le « Hoke », le crochet, et nous descendons, avec mon frère, et moi, dans la brouette ! vers le verger.
Ça cahote, Philippe pousse comme un dératé, Pépé marmonne, et nous voilà, parmi les mirabelliers.
Pépé crochète les plus hautes branches, et fait pleuvoir les mirabelles sur nos têtes.
« Mensch noch mol !, Regardez où vous mettez les pieds ! »
Philippe et moi, on écrase, on patauge, la marmelade sous les sandalettes.
« Pas les pourries, et pas de feuilles, guel ! »
Guel, ça veut dire hein, chez nous.
Philippe et moi, on a même baptisé notre grand-tante Marie « Guel, nit », « Hein, n’est-ce pas », parce qu’elle finit toutes ses phrases ainsi.
Là, nous sommes en décembre, aux alentours de la Saint-Nicolas.
Pépé est allé chez le gardien du chapiteau de l’alambic.
On va distiller.
Mémé a fait de la soupe de pois cassés, avec des saucisses fumées, le rituel.
On est dans la « Schnapsbout », la petite maison, à l’écart du village, parce que les phlegmes, ça pue.
Il fait chaud, la première coulée arrive ! tout le monde (parce subitement, il semble que le monde entier de tous les vieux du village s’est rassemblé ici), guette les premières gouttes, dont les seules vapeurs nous enivrent, mon frère, et moi.
Mon grand-père passe un gobelet sous le bec de cuivre, et goutte.
A ce stade, c’est encore infect, et il claque de la langue, en s’ébrouant.
Mais c’est plein de promesse, nous le lisons tous sur son visage.
« S’schmackt »
« C’est bon »
On dirait un bisou, en anglais, smack.

« Alice’s restaurant »

Enfant, je faisais ce rêve éveillé.
Le monde était vide, il n’y avait rien de vivant, je ne dis pas « plus rien », point d’apocalypse, point de morts, les parents n’étaient pas morts, juste absents, la jouissance absolue, je passais de boulangerie en boulangerie, de bocaux de bonbons en bocaux de bonbons, tout était pour moi.
Rien n’était à moi, dans ce rêve transparent, et puis quoi.
Les bonbons se paient au poids de la solitude, je le sais, maintenant.
Et je me goberge encore, être seul, ce sucre, jusqu’à l’hyperglycémie, et son ivresse.
Le jeûne, je vous écris.

La recette

C’est.
Une courgette, du persil, un oeuf, du fromage de brebis, du sel et du poivre.
C’est dans mon assiette.
Une croquette.
Pour tout le reste, il faut fermer les yeux, laisser monter les ingrédients les plus importants.

Le siccatif du sel, du vent, ça se mange, les yeux dans les yeux de la mer, des voix étrangères, la mer, les courgettes, ce n’est pas sorcier, on en trouve partout, des robes noires, des barbes centenaires, comme ces arbres vénérables, dont le tronc vrille dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, le vent, toujours, des couleurs, que seule la lumière peut faire pousser comme cela, crues, drues.
Une main, ses veines noires forment de petits tunnels sous la peau, me tend une assiette.
Trois croquettes, comme un triskell, une feuille de salade, un quartier de tomate.
Remonter le long de la main, passer la manche.
Voilà, le manque.
Le visage de la nonne, et derrière elle, un peu plus haut, un coin de mer, un trait, l’horizon, et le ciel.

La croquette que j’ai cuisinée, son goût de nulle part.

Petit maître

Ni transcrire, ni traduire, l’hymne.
D’ailleurs, en est-ce une.
Les frrr, vrrr, à quoi bon, la perfection du vent sur la forêt, frottole, et mon imitation, enfantine, peut-être que l’oreille d’un petit enfant, qui apprend à parler saurait capter avec justesse toutes les variations, les volte-faces, les pressions de l’air sur les feuilles, celles encore tendres, celles qui craquent, comme de la cellophane, dirait-il que cela n’est que du bruit, et qu’il ne faut pas faire dire à la forêt n’importe quoi.
Petit enfant.