ce que vos yeux vairons

Aimante religieuse

On croit aimer.
On ne fait que dévorer.
Son hochet.
L’objet de son désir.
De peur de laisser un autre dévorer plus vite.
La peur avare de manquer.
De quoi.
A qui.
On avale, on déglutit.
Sur l’estomac, le poids de la peine.
De l’amour, ne reste qu’un rot
Qu’on ravale,
La honte,
Et les sanglots.

Toute ressemblance, et patati et patata…

Il était une fois.
Une princesse d’outre-Bérézina.
Indigne et vieille, comme il se doit.
Née Rostopchine, Cafépouchkine, pourquoi pas.
Elle régnait sans partage sur une forêt de bouleaux, un vieux serviteur, et un samovar, du même âge que son majordome.
Un teint de rose, le banya, il n’y a que ça, et la dent dure, la langue, de vipère.
Une terreur des salons, sous la mousse de la dentelle, et l’esprit aussi vif qu’un coup de knout sur le dos maigre d’un pauvre moujik.
Redoutée, on lui faisait mille manières, pour dévier le boulet de canon, le « Vous, ici, déjà, ma chère, (ou mon cher, c’était selon), l’air d’Irkoutsk vous réussit, vos joues sont aussi rouges que le sont vos mains… »
On la conviait avec parcimonie, mais l’étiquette a ses raisons…
Un jour, vint, dans une belle enveloppe épaisse, un carton d’invitation, calligraphie royale, couronne du même acabit, et sceau de cire bien rouge, sur lequel pesta la princesse, en se léchant le bout du doigt.
« De la cire à chandelle, les cousins tirent le diable par la queue… »
« Encore un de ces raouts ennuyeux… Je vois le tableau, entre le consommé, et un menuet, subir… Un discours du cousin (ils ne sont pas consanguins, lui, et la cousine, au fait ?), une pirouette, un poème, ânonné par le Dauphin, et des histoires de canassons, encore, et toujours, assénés par Mademoiselle le Percheron, leur royale fille, follement entichée de la gent équine, qui, au passage, le lui rendait bien, au vu de l’implantation de ses canines.
Décliner l’invitation ?
Non.
« Vous l’aurez voulu… » pensa la princesse.
Elle se mit en route, passa frontières et cours d’eau sans encombre (aucun bandit de grand chemin n’aurait pris le risque de tenter une manoeuvre, et passait prudemment son chemin, en la voyant débouler) et arriva bientôt en vue du château des cousins.
« Toutes ces tourelles, ces mâchicoulis, pourquoi pas un mur sur la Manche, tant qu’on y est… » se dit la princesse, en considérant l’imposante et néo-quelque-chose royale bâtisse.
Vint le moment du banquet.
Le placement des convives, selon l’étiquette.
Là, la princesse, à deux doigts du roi, à la ménagerie, entre Flipper, et Mongentilponey.
La princesse soupira, but force vins apéritifs, se contint tant bien que mal, mais, quand vint l’heure du café, et après avoir enduré par le détail les aventures de haras et de paddock de sa voisine, elle ne put résister plus longtemps, et lorsque cette dernière s’enquit d’un morceau de sucre pour adoucir sa boisson, c’est avec une joie non feinte qu’elle tendit vers son chanfrein, bien à plat sur la paume, le sussucre tant convoité.
Un ange passa, très lentement.
Le Percheron hennit poliment pour remercier.
Et la princesse ne fut plus jamais invitée à partager la table de ses cousins.
« Boje moï ! »
« Vingt ans à siroter votre brandy » jubila la princesse.
« Un an de plus, et c’était l’ulcère garanti »

La majuscule

Elle ouvre le bal, d’une phrase, un mot-sentinelle, parfois posée contre le fil d’une marge, la lettrine d’un prénom, C et son croissant de lune, l’arc de triomphe du H, A et son compas, le pont brisé d’un aime. M.

Clair-obscur

Vous avez été.
Un corps, avec un homme dedans.
Des bras, des jambes, une tête qui sourit.
Sur la photo, rien ne bouge, il y fait toujours beau, rien ne change, vos vingt ans en bras de chemise, c’est encore le printemps.
Je cherche une autre photo.
Il n’y a pas d’autre photo.
L’histoire s’arrête là.
La petite danseuse de la boîte à musique s’arrête lentement de tourner, quelqu’un ferme le couvercle de la boite, comme on scelle un cercueil.
La photo se voile, un nuage devant le soleil, et vous demeurez à l’ombre.
Rien ne vous brûlera.

La ballade acide de Sally Cilique

Un bouton, d’un plâtre lisse, sans trou.
Non sécable.
Impeccable, et blanc.
Le jeter comme un hameçon.
Dans le verre, le bouillon.
Le bouton valdingue, comme un petit morceau de banquise.
Il se dissout.
Dissout, dissolu.
Peccable, impeccable.
Le bouton me fait la leçon.
La coupe est amère,
Veuve Paracétamol, quel succédané.
Champagne à damnés,
Le prendre en grippe.
Victoire à la Pyrrhus sur le virus.
Sabrer une Pol-Roger.
Enfin, pas tout de suite.

Tous ces cierges brûlants et gras dans l’église de Kaunas, leurs fumées, vers le jubé.
Des fûts, des troncs de pierre ont poussé leurs frondaisons jusque sous la voûte.
Sur leurs aubiers, un Christ en mandorle, un chemin d’épines, une couronne de roi, aux pieds de ces arbres de marbre, un orant.
Ce qu’il psalmodie tout bas, et que je n’entends pas.

Quarte, quinte

Et la voilà, légère.
La fièvre, qui ne vous cloue pas au lit.
Enquiller, les jours, les nuits.
Traîner.
Tout est à demi.
Un ralenti.
Une cosse vide.
Le froid, entre la peau et le coeur.
Contenu.
Aux limites des couches supérieures.
Entre la peau et le coeur.
Comme s’il avait pitié.
Les os, épargnés.
Comme s’il faisait le distinguo.
L’engagement des Eparges n’aura pas lieu.
La fièvre.
Influenza.
Tourner cent fois autour de la tisane éventée.
Le tilleul a un goût de cendre et de carton.
En perce, le rhum qui ne réchauffe pas.
Écrire, se coucher sous le papier, sur les carreaux du plaid du canapé.
L’étang attendra.
Condoleezza.

One hand

Schwarzkalt

Je monte, l’étang.
Retrouver plus noir que tes eaux.
La lame d’un couteau qui tranche, à tort et à torrent, de la chair de grès, ses varices rouges dans le courant, des touffes de fougères, une paille de feuilles rousses et sèches.
L’hiver, là-haut.
La forêt se décharne.
Le froid, sa lèpre, tout tombe en morceau.
Puis viendra la neige.
Elle se posera, comme un pansement.
Plus d’ulcération, cette misère qui fait du vallon un écorché.
Un dément de Brueghel.
La neige mettra fin à l’infection.
La neige.
Tout s’apaise.
La neige, sa main douce, sur la forêt, ses écrouelles.

« Octonaires de la vanité du monde »

Vous emmener là-haut.
A l’écart, courir les bois.
Là où la forêt porte son nom sur le front.
Des frondaisons, comme un brassard de deuil.
Le retrait.
Il a neigé d’abondance, mais tout ce blanc cèdera.
Il y aura la voix du torrent, pour tout chant d’oiseau.