ce que vos yeux vairons

Catégorie: fréquence de résonance

Troménie

La concession ne durera pas
La bruine est froide, et le vent cisaillant chasse les derniers pêcheurs, mes sharing partners
La couronne de l’étang est vide
Personne, les cabanes, comme autant de gemmes qui la sertissent, ont le ponton relevé
Je suis seule, avec le mauvais temps
Silhouettes vertes, et immobiles, félins à l’affût parmi les touffes de roseaux, les pêcheurs, silencieux, se sont diluées, la pluie
L’étang répond à mon désir, balance à fléau, son plateau penche en ma faveur
Mais la concession ne durera pas
Le temps varie

Champs Élysées

Emporter avec soi, tabernacle de la mémoire,
Feuilles blanches, oblats minces, sans poids
Tel paysage, qui vous soulève, toi et ton coeur, de joie
Ce visage, dont la seule évocation du nom te cisaille les jarrets, et te met à genoux
Emporter tout cela, avec, brûlant devant, le débris sang d’une petite lumière
Le bagage est léger, oiseau de balsa

Fréquence de résonance

Que faire, des mots qui ne veulent rien dire
Les punir, enfants en colère
Les torturer, pour les faire parler
Et je suis là, avec tout ce que je peux de rage, à me cogner la tête contre leur mur, leur tétraplégie, à tous ces Johnny s’en va-t-en guerre, qui restent silencieux, ces mots creux, et vides, comme de vieux os blanchis
Le vent qui souffle autour de moi les fait trembler, un oiseau se pose, répond à leur appeau

Chemin de Halage

Odyssée douce d’une
Voix de cire, bourdonnement
D’un néon, sans âge

Pic et nunc

Toute la beauté
Du monde, le monde est ce mal
De tête térébrant

Es war einmal, brennend

Ça commençait en septembre, le rituel.
Pépé sort la brouette, le « Hoke », le crochet, et nous descendons, avec mon frère, et moi, dans la brouette ! vers le verger.
Ça cahote, Philippe pousse comme un dératé, Pépé marmonne, et nous voilà, parmi les mirabelliers.
Pépé crochète les plus hautes branches, et fait pleuvoir les mirabelles sur nos têtes.
« Mensch noch mol !, Regardez où vous mettez les pieds ! »
Philippe et moi, on écrase, on patauge, la marmelade sous les sandalettes.
« Pas les pourries, et pas de feuilles, guel ! »
Guel, ça veut dire hein, chez nous.
Philippe et moi, on a même baptisé notre grand-tante Marie « Guel, nit », « Hein, n’est-ce pas », parce qu’elle finit toutes ses phrases ainsi.
Là, nous sommes en décembre, aux alentours de la Saint-Nicolas.
Pépé est allé chez le gardien du chapiteau de l’alambic.
On va distiller.
Mémé a fait de la soupe de pois cassés, avec des saucisses fumées, le rituel.
On est dans la « Schnapsbout », la petite maison, à l’écart du village, parce que les phlegmes, ça pue.
Il fait chaud, la première coulée arrive ! tout le monde (parce subitement, il semble que le monde entier de tous les vieux du village s’est rassemblé ici), guette les premières gouttes, dont les seules vapeurs nous enivrent, mon frère, et moi.
Mon grand-père passe un gobelet sous le bec de cuivre, et goutte.
A ce stade, c’est encore infect, et il claque de la langue, en s’ébrouant.
Mais c’est plein de promesse, nous le lisons tous sur son visage.
« S’schmackt »
« C’est bon »
On dirait un bisou, en anglais, smack.

Souriez

Dans la cour, sous la treille aux raisins acides, un baquet en zinc, qui chauffe tout l’après-midi, un fond marin de fer blanc, où miroite le soleil, et des ombres de feuille de vigne, le corail noir d’une ou deux mouches, ma grand-mère ne va pas tarder à arriver, pour nous mettre à l’eau, mon frère et moi, dans le baquet étroit, j’entends son pas, je ne la vois pas, sur la photo aux bords dentelés, elle doit avoir été happée là, dans ce no man’s land en noir et blanc, sous ma langue, une boule verte, acide comme de la rhubarbe, que le temps n’a pas adoucie, je fais la grimace.

Autour de l’étang, segment 17

Les ronces et le froid,
Le mode mineur de l’hiver
Qui cède le pas,

Le vent dans les branches,
Une autre couleur, une anche,
Et son ode. Bonheur.

Ébénisterie

L’exercice.
Les gammes rêvées.
Se savonner d’abord les doigts, au jus, à la pelure d’agrume.
Une petite flaque de térébenthine sur le plateau du bureau.
Laisser boire un peu le bois.
Et laisser ses mains s’imprégner.
L’éventail des doigts, comme autant de mouillettes du plus particulier des parfums.
Passer de pièce en pièce.
Les encenser.
Tenir jusqu’à la fin de la journée, au moins.
Sans se laver.

Tenir

« Tous les matins du monde », « Is there anybody out there »

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