ce que vos yeux vairons

Catégorie: René

Check-list

Du peu que lui dit René, Hedda ne garda pas la trace des mots. Elle savait déjà.

Elle conserva au fond de sa poche le mouchoir plié de leur petite musique.

Veillée d’armes

Vint le matin.

Un petit matin, entre le gris et la fin de la nuit, le ciel n’avait pas encore décidé.

Il ne s’était pas encore mis au bleu.

Trop tôt.

Hedda était là.

Et bien avant elle déjà, René.

« Tu as le temps, Hedda »

Les préambules de René.

Ses phrases maigres, les adjectifs, pour faire joli, il ne connaissait pas.

Et elle aimait ça, Hedda.

Il ne lui parlait pas de la pluie ni du beau temps, pas de conversation de salon entre eux.

« Tu as dormi ? »

Hedda ne répondit pas.

Il répéta.

« Tu as dormi un peu ? »

« Un petit peu » dit Hedda

« Ton un peu, c’est quoi ? »

« Un peu, beaucoup, pas du tout ? »

Les yeux d’Hedda lui dirent ce qu’il avait besoin de savoir.

Des cernes creusaient le haut de ses joues.

« Combien de cafés ? » demanda René

« Beaucoup »

« Ne dis rien, René »

René ne dit rien.

Il commença à charger les sacs de ciment, l’avion s’alourdissait.

La carlingue était ballastée jusqu’à la gueule.

Une arche, et son lest de poussière à faire décoller.

Pour apprendre à voler

La peur d’abord.
Tous les jours.
La cultiver.
Inoculer le poison.
Entretenir la plaie.
Dormir entre les draps
De son cilice.
La haler
Comme un cheval de trait,
Et creuser
Encore,
Toujours,
A la pointe
D’un soc
Forgé
A l’effroi,
Son sillon
Lourd
Et gras.
Et si la peur
S’efface.
Renoncer.
Et qu’un regret
Moins lourd
Que l’air
A un pied
Se noue,
Et s’attache
Le poids
D’une âme
Qui n’aura
Eu de cesse
De défier
La patience
Des cieux.

Le coup

René ne dit rien.
Il laissa venir.
Il laissa venir Max et son tumulte jusqu’à lui.
Il attendit.
Les peaux de Max.
Tendues comme une membrure.
Prêtes à rompre.
Tendues sur les mâchoires.
Les phalanges blanchies à la haine.
Le point de rupture.
La lézarde.
La fissure de la voix.
Un barrage mis en eau.
Et les flots de la rage.
Son exaltation à salir.
A sonner son adversaire.
« Quoi ? Hedda, Hedda, tu n’as que ce mot à la bouche. Tu ne sais pas ce qu’elle… »
Max ne finit pas son orage.

René ouvrit la bouche.
« Non. Toi, tu ne sais rien. » dit René
« Tu es le meilleur d’entre nous Max. Mais c’est tout »
« Tu es le meilleur. Tu voles très haut. Tu voles très bien. Tout le monde t’admire. »
« Mais que sais-tu d’Hedda ? »
« Tu ne sais rien. » dit René

« Quoi ? Mais tu sais qu’elle a voulu… » répondit Max
« D’ailleurs je l’ai un peu secouée. Fallait bien, sinon, Dieu sait ce qui se serait encore passé. Elle nous aurait fusillé le Stampe, et alors ? »

« Et alors quoi ? Une gifle et on règle tout ? » jeta René
« Tu voles bien, mais tu parles mal, Max » dit René

« C’est ça, défends la, allez ! » cracha Max
« Elle se fout en danger, et tu le sais aussi bien que moi ! »
« Tu lui passes tout, mais ce n’est pas un jeu ! Là haut, on n’a pas le droit à l’erreur, et toi, tu la laisses faire. Bon Dieu, René, ouvre les yeux ! »

« Je sais ce qu’elle vaut, Max » dit René
« Je sais ce qu’elle encaisse »
« Elle est loin d’être la meilleure, mais elle s’accroche, tu n’imagines pas »

« Ouais, C’est ça. » siffla Max
« Elle est nulle »

« Techniquement, elle ne t’arrivera jamais à la cheville, c’est vrai. » dit René
« Mais tu ne sais rien d’elle ».

« Tu te répètes, je ne sais rien, je ne sais rien. Et puis ? »
« Ce que je vois me suffit »

« Ah oui ? » répondit René
« Et tu vois quoi ? » demanda-t-il à Max
Max ne répondit pas.

« Tu t’es déjà demandé pourquoi elle ne nous accompagnait jamais le soir quand on va boire un verre au Stratus ? » demanda René

« C’est une bêcheuse, c’est tout. Elle fait bande à part. Je n’aime pas ça »
Le dédain de Max.

« Tu te trompes, Max » lui dit René
« Elle ne peut pas »

« Quoi, qu’est-ce qu’elle ne peut pas ? On n’est pas assez bien pour elle ? » jeta Max

« Elle ne peut pas traverser le pont. Pour aller de l’autre côté. »
« Au Stratus » dit René

« Mais qu’est-ce que tu racontes ? C’est quoi, ces histoires de pont ? Elle ne veut pas marcher à pied ? » ricana Max

« Hedda a le vertige »

Clearance

Hedda eut conscience du fracas du vent et laissa aller son souffle lentement. Ils ne l’entendraient pas. Ils tournaient lentement autour de l’appareil, la voie était libre. Sans quitter du regard les deux dos qui conversaient, et dont elle ne saisit pas les propos, elle se coula vers la sortie, vague silencieuse.

« Le ciel n’a pas de préféré »

Le visage de Max. Les yeux d’Irène le traversaient comme un miroir sans tain. Il était loin quand il prononça « Sais-tu ce qu’elle a commis ? ».
Il n’entendit pas Irène. « Sais-tu ce qu’elle a franchi ? Tu flétris les gens, Max, tu t’es condamné. Avec elle ».

En piqué

Elle manquait d’air, l’air lui manquait. Elle eut peur soudain de ne pouvoir plus s’arracher du sol et se vit rampante. Sa geôle était là, à ciel ouvert. René et Max. L’opposition des pôles. Elle suffoquait à mesure que ses silences le disputaient à la pitié. Il était malhabile avec le chagrin. Irène était forte. Un compagnon d’armes indéfectible, une onde claire. Il ne sut pas composer avec les détours que prit le lent effondrement d’Hédda.

Prendre de la hauteur

Son dos, un granite terrassé, qui avait été si longtemps son havre. Elle ne garda de lui que cette image. Son plus lourd que l’air entravé. Elle prit la route de Saulcy.

Squadron laideur

La cire fondue de son visage. Le suint de la haine avait glacé ses traits en un papier mâché. Elle vit le trou noir de sa bouche haleter sale son nom. Ses adjectifs abjects. Et son bras qui fouetta l’air et se brisa sur la clef d’un autre avant-bras.

René avait tout vu. Max. Son binôme. Son frère d’élection. Son squadron leader.  Il l’envoya au tapis sans l’once d’un remords.

« Vas chez Irène. Fous le camp. Il va te tuer »