ce que vos yeux vairons

Catégorie: Le temps retrouvé

Champs Élysées

Emporter avec soi, tabernacle de la mémoire,
Feuilles blanches, oblats minces, sans poids
Tel paysage, qui vous soulève, toi et ton coeur, de joie
Ce visage, dont la seule évocation du nom te cisaille les jarrets, et te met à genoux
Emporter tout cela, avec, brûlant devant, le débris sang d’une petite lumière
Le bagage est léger, oiseau de balsa

L’irruption

Je lève la poussière sur les étagères de
La bibliothèque, chamboultou, quelque chose tombe
Ne dis pas le contraire, tu l’avais espéré
Je ne le nie pas. Forcer la main au destin
Quelque chose est un livre, le titre importe peu,
Ce qui compte, ou bien, conte, c’est sa voix d’outre-tombe
Les annotations si fines, micron de crayon, on
Les dirait écrites au cheveu, cheveu blond
D’Agnès, tombée du ciel de la bibliothèque
Je lis avidemment entre les lignes, le cours
De ta belle écriture, le passé pousse, tout neuf,
Des lettres enroulées, comme du liseron, sur
Une grille, une charmille du printemps.
Je repose le quelque chose sur le rayonnage,
Le penche sur la tranche, afin qu’il tombe bien,
Au prochain jour de ménage

Agnès de février

En ces temps-là, les oiseaux ne s’approchaient pas des fenêtres, puis
Il y eut deux crépitements, parole de fenêtre
Le taptap aigu d’un bec, comme un pianotement d’ongle, sur un tableau, le fond d’une assiette
Le grésil, l’hiver, son sable blanc, son chant des dunes, le vent sûrement, juste avant que la grêle ne fonde
La buée d’un thé amer, noir, goudron d’un marc de feuilles déroulées,
Et le ruban de la cassette, la symphonie concertante, qui gratte, le haut-parleur mauvais, d’où se sauve, comme une guêpe d’un entonnoir rempli de sirop et de bière, la musique, vieux pull, dont on aurait usé tous les reliefs

Es war einmal, brennend

Ça commençait en septembre, le rituel.
Pépé sort la brouette, le « Hoke », le crochet, et nous descendons, avec mon frère, et moi, dans la brouette ! vers le verger.
Ça cahote, Philippe pousse comme un dératé, Pépé marmonne, et nous voilà, parmi les mirabelliers.
Pépé crochète les plus hautes branches, et fait pleuvoir les mirabelles sur nos têtes.
« Mensch noch mol !, Regardez où vous mettez les pieds ! »
Philippe et moi, on écrase, on patauge, la marmelade sous les sandalettes.
« Pas les pourries, et pas de feuilles, guel ! »
Guel, ça veut dire hein, chez nous.
Philippe et moi, on a même baptisé notre grand-tante Marie « Guel, nit », « Hein, n’est-ce pas », parce qu’elle finit toutes ses phrases ainsi.
Là, nous sommes en décembre, aux alentours de la Saint-Nicolas.
Pépé est allé chez le gardien du chapiteau de l’alambic.
On va distiller.
Mémé a fait de la soupe de pois cassés, avec des saucisses fumées, le rituel.
On est dans la « Schnapsbout », la petite maison, à l’écart du village, parce que les phlegmes, ça pue.
Il fait chaud, la première coulée arrive ! tout le monde (parce subitement, il semble que le monde entier de tous les vieux du village s’est rassemblé ici), guette les premières gouttes, dont les seules vapeurs nous enivrent, mon frère, et moi.
Mon grand-père passe un gobelet sous le bec de cuivre, et goutte.
A ce stade, c’est encore infect, et il claque de la langue, en s’ébrouant.
Mais c’est plein de promesse, nous le lisons tous sur son visage.
« S’schmackt »
« C’est bon »
On dirait un bisou, en anglais, smack.

Petit maître

Ni transcrire, ni traduire, l’hymne.
D’ailleurs, en est-ce une.
Les frrr, vrrr, à quoi bon, la perfection du vent sur la forêt, frottole, et mon imitation, enfantine, peut-être que l’oreille d’un petit enfant, qui apprend à parler saurait capter avec justesse toutes les variations, les volte-faces, les pressions de l’air sur les feuilles, celles encore tendres, celles qui craquent, comme de la cellophane, dirait-il que cela n’est que du bruit, et qu’il ne faut pas faire dire à la forêt n’importe quoi.
Petit enfant.

Rez-de-rêve, la porte sous la lune

Jpeg

« Parallaxe », regarder ailleurs

Jpeg

Jpeg

Clair-obscur

Vous avez été.
Un corps, avec un homme dedans.
Des bras, des jambes, une tête qui sourit.
Sur la photo, rien ne bouge, il y fait toujours beau, rien ne change, vos vingt ans en bras de chemise, c’est encore le printemps.
Je cherche une autre photo.
Il n’y a pas d’autre photo.
L’histoire s’arrête là.
La petite danseuse de la boîte à musique s’arrête lentement de tourner, quelqu’un ferme le couvercle de la boite, comme on scelle un cercueil.
La photo se voile, un nuage devant le soleil, et vous demeurez à l’ombre.
Rien ne vous brûlera.

« Journal d’un homme heureux »

Se pencher sur soi comme sur une battée, et voir, le coeur battant, briller parmi le sable, les grains grossiers dont nous ferons notre or.

Peau d’arbre

Laissez-moi un coin
De racines, où me nouer,
Demain, me lever,