ce que vos yeux vairons

La miniature

Venir.
Juste pour elle.
« Homme au barbat »
Un rectangle de soie, à peine plus large qu’une règle.
Long comme la paume d’une petite main.
Un cadre d’ivoire fendillé, tendant sa résille autour du musicien.
Les traits fins, peints au cheveu, il est assis à l’ombre d’un grenadier, sur un tapis aux motifs rouges et compliqués, qui semblent défier un ciel monochrome, bleu lin.
L’homme joue.
Un air de cour, une supplique, peut-être, dédié à une dame, quelque belle persane, qui écoute de loin.
Peut-être.
Sûrement.
Ferdowsî.
Le paradis.
Je tends l’oreille, la soie ne laisse rien filtrer.
L’homme joue, mais le jardin est silencieux.
On ne peut entendre le chant qui ne vous est pas destiné.

Ébénisterie

L’exercice.
Les gammes rêvées.
Se savonner d’abord les doigts, au jus, à la pelure d’agrume.
Une petite flaque de térébenthine sur le plateau du bureau.
Laisser boire un peu le bois.
Et laisser ses mains s’imprégner.
L’éventail des doigts, comme autant de mouillettes du plus particulier des parfums.
Passer de pièce en pièce.
Les encenser.
Tenir jusqu’à la fin de la journée, au moins.
Sans se laver.

Tenir

La suite

L’ennui.
Se déchausser sous la table juponnée.
Rassembler de la mie de pain, dans des boulettes molles, sculpter des camées, jouer aux billes sous le rebord de l’assiette.
Scruter l’horloge, son battant qui va l’amble, d’un pas lent de sénateur, les minutes, à reculons, la minute de Monsieur Cyclopède, je lui souris tout bas, à ce monsieur là.
Mon voisin grince des dents, il parle.
De quoi.
Je ne sais pas.
Son eau de toilette, qui m’incommode, lorsqu’il se tourne vers moi.
Retrouver l’asile de mon foulard, le nez sur mon tampon d’éther, je vous respire.
Vous êtes là.
Entre deux pans de soie.
Mon remède contre l’oubli.
Ma fumerie.
Et son opium.

Spade

Le vent froid qui fait gronder la digue.
Qui fait vibrer les haubans des roseaux.
Qui cisaille les ailes des oiseaux.
Étendre les bras, ouvrir le caban.
Chercher la portance, se faire delta.
Courir le long du goudron.
Abscisse, ordonnée, le tronc, les bras.
Je suis une croix qui se déploye.
Sur le tarmac de l’étang, je m’arrache.
Au sol, rien ne me retient.
Pas même toi.